Jeudi 3 septembre 2009 4 03 /09 /Sep /2009 08:30
Bonjour,
ce blog n'a d'autres objets que de mettre en ligne nouvelles, romans, feuilletons.
Il s'est ouvert ce premier vendredi de septembre sur un feuilleton Le syndrome du Président
Toute une histoire dans le monde du football qui ne tourne pas rond, qui monte à la tête. Alors, quand, en plus, il y a meurtre...



LE SYNDROME DU PRESIDENT

 

 

Chapitre 1 : Cinq balles pour le trésorier

 


Elle ne le regardait pas, elle le mangeait, le dévorait ; s'en emplissait par les yeux. Tous les pores de son visage transpiraient son admiration.

Il n'était pourtant pas très beau, un peu bedonnant, les traits devenus lourds, le geste gourd. On pouvait à la rigueur trouver un peu de charme au fond de son regard si clair, mais difficilement tomber en pâmoison. Il traversait le hall de sa société sans rien voir, ailleurs, sans noter la déférence du salut de ce jeune employé, ni le sourire, reconnaissant, de la standardiste. Encore moins les effluves amoureuses de sa secrétaire, transie, qui tentait de marcher aussi vite que lui.

Benoît Deral était un architecte de talent, un chef d'entreprise adulé, qui ne paraissait jamais s'en apercevoir, encore moins s'en émouvoir. Il semblait en permanence au dessus de cette admiration, planant, surfant sur la réussite, sans jamais baisser les yeux à ses pieds, où l'on s'esbaudissait sur sa personne. A croire que ses petites lunettes, perchées au bout de son nez, en permanence en équilibre, mais qui ne tombaient jamais, ne lui étaient d'aucun secours pour découvrir l'immense reconnaissance et le brin d'amour qui l'entouraient.

La sonnerie de son téléphone portable le stoppa net alors qu'il était parti pour embrasser la porte vitrée sur laquelle il aurait dû lire, à l'envers, SA Architecte and Coe. Sa secrétaire s'immobilisa du même pas.

Allô ! Oui, chérie. Oui, j'y ai pensé.

C'est ma femme, fit-il en appartée, comme s'il avait coutume de répondre «Oui ma chérie» à toutes ses relations.

Non, chérie, je rentrerai un peu plus tard. Dans deux heures au plus. Oui, un conseil d'administration. Non, pas dans l'entreprise. Au club. Non, pas ton club de tennis, je n'y ai jamais mis les pieds. Non, au club de foot. Oui, tu le sais bien, je suis sponsor. Administrateur aussi. Bien sûr, ma chérie. Moi aussi, je t'embrasse.

Il rangea son appareil en commentant :

C'était ma femme.

Sa femme, cette femme qui n'était même pas antipathique à Laure Candel, sa  secrétaire, sa belle et jeune secrétaire de direction. Laure n'était pas jalouse, elle passait bien plus de temps avec lui, ils partageaient bien plus de grands et de petits moments. Mais cette femme, sa femme, lui interdisait de donner bien plus encore ; de tout lui donner. Il le méritait tellement.

Il aimait son épouse, et exclusivement son épouse. Laure s'était parfois demandée si les hommes, peut-être... Non, il ne s'intéressait à travers eux qu'au confrère, à l'employé, à l'entrepreneur.

 

L'automne avait repeint le grand boulevard, astiqué le bitume. Les platanes ainsi miraient et admiraient leurs nouvelles couleurs, à moins qu'ils ne s'inquiétaient de la chute de plus en plus conséquente de leurs toisons.

Comme de coutume, Benoît extirpa une grosse pipe de sa poche dès qu'il eut posé ses deux pieds sur le trottoir. Elle savait qu'il allait fouiller son pardessus et son veston, pester contre ce briquet qui était encore resté sur son bureau. Elle avait toujours dans son sac à main une boîte d'allumettes.

Que ferais-je sans vous ?

Vous arrêteriez de fumer.

Il était déjà ailleurs. Il monologuait, comme souvent.

Cette réunion risque d'être houleuse. Je ne sais pas ce qui se trame, mais Pierre, vous savez mon ami Pierre, le syndic, a insisté pour que je passe au stade ce soir. Il est vrai que les résultats sont médiocres ces derniers temps. Ils ont encore perdu samedi. Mais, bon, ce n'est que du football.

Un petit crachin se répandait sur la ville, s'insinuait dans le cou, chagrinait le nez. Elle remonta le col de sa fourrure, trembla un peu pour lui demander, le timbre humide :

Vous voulez que je vous accompagne ?

Il rit.

C'est un monde d'hommes, ma pauvre. Et puis je me contente d'entériner les décisions. J'écoute, je regarde, j'acquiesce.

Elle n'aimait pas qu'il l'appelle «ma pauvre». Voilà qui l'agaçait prodigieusement. Elle gagnait bien sa vie, il payait pour le savoir. Vraiment, ça l'irritait. C'était bien le seul reproche qu'elle eut pu lui faire.

Il la regarda. Il la voyait enfin.

Il est tard, vous devez avoir froid, vous avez eu une rude journée et je vous fait perdre un peu plus votre temps. Rentrez vite ! Et moi, je suis en retard pour ce conseil d'administration.

Il lui serra la main, s'inquiéta :

Vous êtes garée loin ?

Souvent, elle stationnait loin pour le bonheur qu'il la raccompagne à sa voiture. Ce soir, elle n'avait pas le coeur à en rajouter un peu plus.

Non, non. Je vais juste dans la rue, derrière, bonne soirée.

Elle le contemplait s'éloigner, pesant, avec ses épaules lourdes, affaissées sur sa gauche, où pendait toujours son attaché-case, prolongement permanent de son bras. Les volutes de la fumée de sa pipe, régulières, semblaient s'échapper de son crâne. Vieille locomotive essoufflé, il cherchait du regard sa grosse limousine grise.

Laure était belle, plantée là dans la lumière irréelle des réverbères. Ses cheveux tirés en arrière dans un chignon relevait un peu plus ses pommettes, pinçaient un soupçon ses lèvres, allongeaient ses pétillants yeux verts.

Elle rêvait, qu'elle le rattrapait, qu'elle se blottissait dans ses bras.

Il s'était déjà engouffré dans sa voiture, avait claqué la portière sur son pardessus, dont une extrémité pendait maintenant sur le bas de caisse boueux.

 

Habituellement, passés les guichets du stade et la première enceinte, il s'arrêtait un instant au pied du grand bâtiment, de l'arène de béton, levait la tête, et s'imaginait l'autre côté, les tribunes, la verte pelouse. Il pénétrait dans l'antre par la pensée, avant de franchir le saint des saints et, si les portes étaient toutes ouvertes, allait jusqu'au tunnel d'accès pour les joueurs. Il restait là quelques minutes, tout au bout, pour humer, goûter l'atmosphère, écouter le silence d'un lieu dédié au bruit et à la fureur.

Mais ce soir, Benoît n'avait pas le temps. Il était déjà trop en retard. Il pressa le pas pour traverser le hall et voulut si vite escalader les deux étages vers les locaux administratifs qu'il en eut mal aux poumons.

Trois hommes attendaient devant la porte close de la salle de réunion. Il parurent surpris à son arrivée, affichèrent des mines d'enfants pris en faute, avant de se fendre d'un timide «Bonsoir».

Bonsoir, leur renvoya-t-il en fronçant les sourcils.

L'architecte avait déjà vu ces têtes-là, mais alors où ? Quand ?

Il pesa doucement sur la poignée de la porte, et ce fut comme s'il libérait le bouchon d'une cocotte minute. L'ambiance dans cette salle n'était même pas tendue, ni électrique, elle était irrespirable. Quinze visages congestionnés, rangés autour d'une immense table, se retournèrent vers lui, comme s'il leur apportait l'air qui leur manquait tant. Quelques minutes de retard de plus, et cette pièce allait imploser.

Messieurs, s'étrangla-t-il.

Une goutte de sueur coula de son front sur son nez.

Je suis désolé...

Un des administrateurs profita de l'aubaine pour aller ouvrir une fenêtre sur l'humidité de l'automne, pendant qu'il fermait la porte.

Ne vous excusez pas de travailler. Vous êtes peut-être le seul ici. Prenez donc place.

Le ton du président avait été tout aussi engageant avec le nouvel arrivant qu'il avait été cassant pour le reste des participants. Walter Bonnefoi présidait aux destinées du club depuis dix ans. Il en avait fait l'un des meilleurs du pays, à force de travail, de volonté et de passion. Mais depuis deux ou trois ans, le ballon ne roulait plus là où il voulait le voir aller. Son équipe fanion était rentrée dans le rang et venait de débuter l'exercice par des prestations à vous dégoûter un fidèle supporter et à vous rendre irascible un président.

En voulant s'installer à côté de son ami Pierre Méroule, Benoît Deral accrocha le pied de la table, se rattrapa comme il put pour jeter ses fesses sur la chaise, dont un pied, un instant en l'air, lui écrasa le gros orteil. Il retint un cri, étouffa un juron.

Ca va mal, lui souffla son ami. Bonnefoi est mis en minorité.

Tu rigoles ! grimaça Benoît, se demandant s'il ne venait pas de se casser un doigt de pied.

Le syndic parlait doucement, très très doucement.

Non seulement il est mis en minorité, mais deux tendances s'affrontent pour prendre sa place.

Deux engeances pour rendre sa glace !!!

Ah, tu es sourd, ma parole. Je t'expliquerai plus tard.

Mais son deuxième voisin, de gauche celui-là, voulait participer à l'aparté :

C'est la guerre des clans. On se déchire la dépouille avant la mort.

Celui-là était grossiste en alimentation. Il régnait sans partage sur le marché de gros. Maigre, petit, vif, chaque éclair dans ses yeux malicieux semblaient signifier «L'argent, ton argent, fait mon bonheur».

L'architecte se détourna de ce commerçant avisé, qui répondait au nom de Marcel Charron, avant de se sentir complètement ruiné.

Le président avait tapé sur la table afin de faire cesser le brouhaha qui s'emplissait. Il se retrouvait peut-être en minorité, il n'en perdait pas pour autant ses habitudes de despote. Depuis qu'il avait connu une certaine réussite, il avait ainsi tendance à exercer son pouvoir brutalement.

Ses méthodes fonctionnent dans la victoire, mais résistent mal aux défaites, songea Benoît.

Messieurs, messieurs, tonnait Walter Bonnefoi. Croyez bien que je laisserai pas saborder par quelques arrivistes ce que j'ai construit, seul, en dix ans.

Ces années-là l'avaient rendu chauve. Il aurait eu une bonne tête de sexagénaire, toute ronde, s'il n'y avait eu ses dents. Dents aiguisées, de loup, elles crevaient sa face lunaire. L'éternel rictus qui retroussait ses lèvres supérieures les découvraient, menaçantes. Ses colères étaient des morsures.

Il se leva brusquement, bousculant son vice-président, à sa droite, d'ailleurs son bras droit, Alex Grosfilet, agent immobilier. Il sortit de sa torpeur son trésorier, Jean Descombes, à sa gauche, comptable aussi de profession.

Je vous reverrai demain. A la même heure. A moins que certains n'aient d'ici là la sagesse de démissionner.

Une voix s'éleva :

Celui qui doit démissionner...

Puis une autre :

C'est vous qui devez avoir la sagesse...

Il était déjà dehors, flanqué de son bras droit.

Pierre, toi, tu restes assis, tu va m'expliquer ce qui se passe, demanda Benoît.

Ce qui se passe !!!

Son ami se pourléchait. Cette question était une gourmandise dont il se délectait à l'avance. Si savoureuse que s'annonçait la réponse, il dut patienter avant de la délivrer. Personne ne voulait en effet quitter la salle sans avoir salué «Monsieur Deral», habitué à moins de déférence. C'était un défilé obséquieux de mains plus ou moins moites et calleuses.

Enfin, les deux amis furent seuls dans la vaste salle.

Alors ? s'enquit encore l'architecte.

Alors, sourit le syndic. C'est très simple, juste un peu compliqué. Un, le comité d'administration ne supporte plus Walter. Il n'a plus que Grosfilet avec lui, son homme de confiance, qui trahira sa confiance dès qu'il le pourra.

Benoît aimait le football, le club de sa ville, mais n'avait jamais pris le temps de se pencher sous les arcanes du pouvoir sportif. Il était devenu sponsor -il préférait le mot mécène, tombé en désuétude à son grand regret-, tout bêtement, par gentillesse. Pierre avait su le convaincre. Il donnait un peu d'argent au club, un peu moins au fisc, bénéficiait d'une loge pour assister aux matches, dans laquelle il conviait ses clients, ses amis, sa famille. Pour le reste, il disait «président au président», et «cher ami» aux autres, bien conscient qu'il avait au plus un ami. Il n'avait jamais osé approcher les joueurs, des Dieux vivants pour le grand public, des extra-terrestres pour lui qui ne se souvenait pas avoir couru plus de cent mètres, peut être cent-dix, même au collège.

Benoît, tu m'écoutes ?

...

Un, personne n'en veut plus, et pour ne pas l'arranger, il a quelques petits problèmes de trésorerie. Deux, deux groupes s'affrontent pour prendre le pouvoir. Ah, tu ne vas pas rallumer cette infâme pipe.

Si, si. Continue.

D'un côté, le grand ponte des produits de luxe, Robert Traiteur.

Benoît fouilla dans sa mémoire pour retrouver le visage de ce prétendant. Il portait beau sa cinquantaine sous des cheveux blancs toujours mis au pli par une impeccable mise en plis. Quoique un peu précieux, il lui était sympathique. On ne pouvait le lui reprocher puisqu'il en faisait commerce, de préciosité.

De l'autre, la vedette du bâtiment, Marcel Garenne.

Si Traiteur eut été la glace, Garenne eut été le feu. Et inversement. Ces deux-là étaient totalement contraires et toujours en contradiction. L'un était aussi poli et policé que l'autre était gras et graveleux. Ils ne devaient avoir pour seule idée commune que le peu de considération qu'il se portait. Ils avaient évité tout affrontement jusque là.

Et alors ?

Pierre se lécha encore les babines.

Alors, Zorro va arriver.

Non, sérieusement, que va-t-il se passer ?

Benoît consulta sa montre si intelligente qu'elle lui indiquait les décalages horaires, lui rappelait ses rendez-vous, et le réveillait. Un cadeau de sa femme avec laquelle il aimerait bien passer la fin de la journée.

Mais son ami, excité par les situations conflictuelles, prenait son temps, dégustait l'instant.

Sérieusement, tu devrais savoir ici qui gouverne. Toi-même, tes principales affaires, les grands projets, qui te les a confiés ? Bien, tu vois. Il dirige la ville, il ne va pas laisser le club de foot, son club de foot, dont ses aïeux sont les créateur, lui échapper, et encore moins le laisser mourir.

Mais alors...

Arrête de dire bêtement «alors».

OK. Et alors...

Alors aucun des chefs des deux camps ne plaît à qui tu sais.

Walter va rester en place.

Ils l'ont déjà lâché, il devenait trop difficile à vivre.

Benoît suivait du regard la ronde de sa trotteuse blanche sur le cadran vert d'eau.

Tu ne veux pas connaître la suite ?

Si, si.

Il leur faut un homme consensuel, qui mette tout le monde d'accord. Un homme sans histoire, professionnel brillant, bon mari et bon père de famille si possible. Un mec à qui tous les administrateurs serrent volontiers la main.

Benoît regardait son compagnon avec des yeux ronds. Il n'avait rien compris.  Pierre le connaissait trop bien, il était ailleurs, il ne l'écoutait plus attentivement, peut-être même plus du tout. Il insista pourtant :

Tu ne vois pas qui je veux dire.

Non, vraiment.

Il se leva, non sans coincer son veston entre deux chaises.

Excuse moi, je dois m'en aller. Dis moi une dernière chose. Il y avait trois hommes derrière la porte quand je suis arrivé, je les avais déjà vus quelque part.

La presse, mon vieux. Deux journalistes et le gars des renseignements généraux. Les as tu surpris en train d'écouter à la porte ?

Non, je ne sais pas. Je n'ai pas fait attention.

Bonsoir, président, lui souffla encore Pierre sur le parking du stade.

Benoît Deral ne broncha pas. Il était déjà dans les bras de son épouse.



Par Jym
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Vendredi 28 août 2009 5 28 /08 /Août /2009 08:36

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